Continuer d’aimer le supermarché

Ce matin en me réveillant, une immense douleur se manifesta au bout de ma jambe et réclama que je m’occupe d’elle. Je fis donc courir ma main le long de ma jambe encore cachée sous la couette. Par des circonstances tout à fait inédites, mon index se logea dans un trou. Un constat s’imposa, je m’étais tiré une balle dans mon pied d’auteur. Équipé de ce stigmate déjà attribué à un célèbre prédécesseur, je me transportai à la table du petit déjeuner pour analyser les causes du drame qui troua ma personne. La vérité m’apparut entre la première et la deuxième tartine. Nous étions le 17 décembre, le trou datait de la veille le 16, journée dédicace de mon roman Continuer d’aimer chez Auchan Valence. C’était donc cela.

Quelque chose s’annonçait pourtant bien autour de cette journée. Comme une explosion des échelles. Tout en grand, chiffres, ambition, confort. Ma sainte naïveté m’aura permis une fois de plus d’organiser à mon profit un choc des civilisations.

Je vous partageai, peu de jours avant l’évènement, mes craintes de ne pas tout à fait me reconnaitre dans la peau d’un auteur et encore moins dans l’emballage d’un produit (à relire ici). Et c’est tout autre chose qui se produisit.

Rapidement, c'est-à-dire à peine installé à ma table, entouré de 3 comparses, les jambes étalées dans l’allée centrale - les étendre sur une autoroute est moins dangereux – entre les livres et plusieurs mètres cubes d’œufs en chocolat dont on ne sait comment ils se sont échappés de Pâques, une question horrible s’installa dans mon pauvre cerveau. Le lecteur est-il le client de l’auteur ? La question mérite peut-être d’être posée, mais bon sang pourquoi par moi ? Et je me suis dit et redit que je n’avais pas le choix, que les éditeurs normaux n’avaient pas voulu de moi pour prendre en charge ma com, pour choisir des dates et des lieux valables et qu’elles se seraient donné le mal de me laisser le numéro de portable de mon attaché de presse pour le cas où. Je devrais me débrouiller avec mes velléités de liberté d’expression qui m’avait conduites bien bas.

Fort de ces considérations qui n’encourageaient pas à la survie du reste de la journée j’allai saluer mes compagnons auteurs qui répandaient autour d’eux le même enthousiasme que moi. Une auteure fort sympathique me sourit et eut immédiatement droit à une longue question qui voulait en fait dire : mais comment tu es arrivé là ? Sa réponse fut à la fois déchirante et pleine d’une stimulation nouvelle et paradoxale : « oh, c’est mon attaché de presse » ! Les dés étaient relancés.

C’est à cet instant que stationna devant ma table un très jeune garçon de huit ou neuf ans. Arriva sa maman qui reluqua son rejeton avec étonnement. Je ne pus me retenir de demander au garçon s’il aimait les romans. Bien entendu je dois passer aux aveux et dire que moi à son âge je déchiffrai à peine un programme télé.

Le gosse m’a dit : « Oui, des romans, à l’école.

— Bouahhh, fit la jeune maman par-dessus son épaule. Tu sais même pas ce que c’est un roman.

— Eh ben c’est quoi alors ? fit le lardon.

La maman serra l’un de mes 40 livres sur son sein et dit :

— C’est du romantisme. C’est de l’amour.

J’avais peut-être quand même bien fait de venir.

Mon voisin le plus direct vendait de la guerre et de la résistance. Un monsieur d’une courtoisie comme il ne s’en fait plus. Il doit avoir des cuisses en acier. À 82 ans – il en fait 65 – l’homme se propulse en position debout à chaque apparition d’une représentante de la gent féminine. Et la guerre se vend fort bien lorsqu’elle est incarnée par un proche, un parent, un lopin de terre connu. Érudit local, mon cher voisin apprenait aux passants leur histoire, leur famille, leur héritage. Il connaissait tout le monde. J’avais donc pour compagnons d’un jour une victime d’attaché de presse et l’oracle ardéchois en personne.

Plus tard mon estomac jeta un œil dans le chiffre d’affaires matinal et le trouva nul. Je partis m’offrir un excellent déjeuner au temple de la gratuité. Je n’en dirais pas davantage sur un moment d’intimité chez Flunch un samedi de décembre au cœur d’une foule à laquelle il ne manquait qu’un éclairage de stabulation pour me rappeler ma campagne.

Là, devant les tables des intellectuels parachutés, les entrailles du magasin reprenaient leur petit manège. En fin de digestion, l’esprit encore égaré dans le buffet à volonté dont je manquais, volant ainsi en pensées à hauteur de premier prix à travers les allées, je réalisai que le point haut de ma carrière  d’écrivain se  limiterait probablement à un trouble psychiatrique.

Une remontée de caisses sous forme de randonnée engagée m’indiqua que rien ne prévoyait une sortie sans vente. Nouveau problème.

Face à ma table, le volume d’œufs était approvisionné par palettes entières arrivées directement de l’élevage, j’imagine. Le courant grossissait encore. Des couples se consultaient pour savoir ce qu’ils avaient ou pas, ou plus, ou encore un peu, se remémorant avec nostalgie leurs placards et leur frigo. Sans doute l’image mentale la plus coutumière des lieux. La liturgie locale permettait des visions formidables. Un lascar à la gueule passée sous un train de marchandises, les chevalières prêtes à décapsuler une molaire contrariante, se baladait munis de petites voitures et d’un accoutrement de princesse empaqueté de rose comme il faut.

Je dois saluer ici les quelques amis arrivés vivants jusqu’en face des œufs. De bons moments, quelques ventes quand même, un café plus tard, j’allais mieux et ma journée de boulot allait prendre fin après un immobilisme quasi parfait au milieu de la houle qui dura 11 heures.

Que faire à présent ? Me voilà bien avancé, à me demander comment au cœur d’une grande surface je pourrais bien reprocher aux gens qu’ils fassent leurs courses.

Mais ici les gens sont beaux. Je les aime quand même ; ce n’est pas grave. Je pense que je vais envoyer un mail à Leclerc chez qui je devais avoir une date en février, pour réfléchir. C’est comme ça. Certaines choses répondent à un élan qui les place de-ci de-là et pas ailleurs. J’ai l’impression  que tout n’est pas perdu. Sans doute, me dis-je, si le troupeau dont je suis se rassemble en ces lieux, c’est que le berger ne doit pas être loin.

Aux visages radieux des enfants qui courraient dans les allées je reconnus soudain l’essentielle évidence, nous étions tous ici ce samedi de décembre, chacun pour des raisons propres à une insaisissable magie, frappés de poésie.

À quoi un écrivain du dimanche rêve-t-il le reste de la semaine ?

J’ai vu passer dernièrement une jolie illustration sur le réseau social dont je suis devenu un adepte (sous la menace tout aussi sociale que le réseau lui-même). Celle-ci montrait un potentiel lecteur penché sur un auteur assis à sa table.
« Donnez-moi une bonne raison d’acheter votre livre, lui disait-il.
— J’ai faim, répondit l’autre. »

Oui, ne nous cachons pas cette réalité, la rencontre avec le lecteur est un fantasme chronique de l’auteur en mal d’amour. Bien qu’il me semble que n’importe quel psy y décèlerait en moins de dix minutes un tropisme commercial, ce réflexe est probablement tout à fait naturel chez l’auteur en liberté.

Ne sous-estimons pas le défricheur de terres inconnues qui s’active en tout écrivain, par nature prêt à toutes les expériences qui s’offrent à une vie d’homme. Ainsi il m’est offert de réaliser l’un de mes rêves les plus chers : devenir le temps d’un jour, un samedi pour ne pas le citer, là où habituellement je ne suis qu’un chauffeur de caddie béat, un produit !

logo auchanLa première question qui m’est venue à l’esprit fut : mais comment je vais m’habiller ?
Il est de coutume, et je ne suis pas le seul à avoir observé le phénomène, qu’un produit qui loge à temps plein dans un centre commercial se reconnait à ses atours merveilleux. Il est incontestable qu’un flacon de shampoing ou un paquet de viande en promo s’identifie à leurs tuniques traditionnelles sans trop de difficultés.
Mais un auteur, romancier par-dessus le (super)marché ?

Ma crainte, je le reconnais, n’est pas tant d’être confondu par un myope égaré avec mes collègues d’un jour, qu’ils soient faits pour se laver la tête ou être couchés sur le grill. J’ai davantage peur d’être happé par une frénétique et ravageuse vague de besoin culturel (qui a court en ces lieux) et de me retrouver parmi mes amis au fond du chariot. La balade jusqu’aux caisses devrait encore passer. Mais là, couché sur le tapis, sujet au bip qui révèlerait au monde ma valeur réelle, l’angoisse me gagne.

Le don de soi que l’auteur fait à la littérature n’a rien à envier au puceau qui gravit les marches du séminaire.

Je compte sur vous pour me tenir la main le samedi 16 décembre au cœur du centre commercial Auchan de Guilherand-Granges pour la rencontre dédicace du roman Continuer d’aimer.
Vous allez me dire : la gueule de l’écrivain qui dédicace son bouquin en supermarché, au top le mec, au sommet de son art !
Et je vous répondrai : quand vous baladerez votre caddie au Panthéon, on en recause.

Si ce jour, à tout hasard, vous voyez se pencher sur quelque barquette de viande anonyme des citoyens sceptiques, sans doute ne savent-ils pas plus que moi à quoi l’on reconnait un auteur. Soyez bons, prenez-les par le chariot et guidez-les vers moi.

Pour une fois, l’auteur sera ce qu’il est réellement, l’accessoire de ses écrits.

Au 16.

Autoédition, êtes-vous prêts ?

Vous doutez de votre droit à publier ?

                L’édité - vous en êtes certain -  s’est entendu glisser à l’oreille le plus grand des compliments : il est viable. Vous, en revanche, qui vous êtes trémoussés sur les paillassons des maisons d’édition des mois durant, avez dû vous contenter d’un courrier - dans le meilleur des cas -  qui vous indique que viable, vous ne l’êtes pas. Si vous pensez que telle est votre situation et si vous avez envie de poser des bombes dans les maisons d’édition traditionnelles, vous êtes un immature absolu, comme je le fus avec vigueur en mon temps - qui devrait laisser tomber jusqu’à l’idée même de s’autoéditer.

                Je devrais m’abstenir de grossir à ce point le trait... Ce n’est pas un drame qu’une maison ne veuille pas de vos textes.  Après tout, elle est chez elle, elle fait ce qu’elle veut. Et si elle vous dit que ce texte ne lui convient pas ou qu’il ne rentre pas dans sa fameuse ligne éditoriale, croyez-la. Pour quelle raison et de quel droit faudrait-il aller casser la gueule de l’éditeur qui a mis 6 mois pour vous dire non ? Sincèrement, vous n’étiez pas au courant ? C’est le jeu.

Un samedi en ZAC

Après la lecture de la petite chronique consacrée aux sueurs d’un écrivain de genre face à son public, rien de plus normal que de penser qu’il ne récidivera pas de sitôt. C’est mal connaître l’animal… Je vous invite dès à présent à une petite journée sympathique de dédicace du roman Continuer d’aimer. Celle-ci aura lieu le 27 janvier de 10h00 à 18h00 au CULTURA de Valence, dans la Drôme.

    J’ai l’impression (déjà) que cette journée aura des points communs avec mes belles heures passées autour du thème « le livre de mon enfance », lors de ma première expérience de lecture dans une médiathèque. Je crois bien que Cultura saura comme personne me donner l’impression d’être comme un poisson dans son bouillon.

Comment ne pas poser la question qui vous brûle les lèvres ?

Il y a quelques jours, je me suis trouvé invité dans une très chouette petite médiathèque. Cadre fort bucolique, ambiance détendue. Le genre de moment agréable où la tête est vissée sur le corps, sans aucune envie d’aller voir ailleurs. J’étais donc l’invité, l’auteur vivant du jour. Sachez, futurs écrivains, que le public adore les écrivains morts, surtout quand ils bougent encore. Mais laissons donc ces considérations morbides, bien loin du sujet qui nous occupe. L’invité, donc. Le job consistait à présenter mon premier roman, donner une petite lecture d’extraits et me tenir prêt pour avoir l’air intelligent dès la première question qui fuserait de l’auditoire. Pas de problème, aucun souci. Et en quoi une telle situation aurait bien pu connaître la moindre raison d’entamer la bonne humeur collective ?

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