Continuer d’aimer le supermarché

Décembre 2017

Ce matin en me réveillant, une immense douleur se manifesta au bout de ma jambe et réclama que je m’occupe d’elle. Je fis donc courir ma main le long de ma jambe encore cachée sous la couette. Par des circonstances tout à fait inédites, mon index se logea dans un trou. Un constat s’imposa, je m’étais tiré une balle dans mon pied d’auteur. Équipé de ce stigmate déjà attribué à un célèbre prédécesseur, je me transportai à la table du petit déjeuner pour analyser les causes du drame qui troua ma personne. La vérité m’apparut entre la première et la deuxième tartine. Nous étions le 17 décembre, le trou datait de la veille le 16, journée dédicace de mon roman Continuer d’aimer chez Auchan Valence. C’était donc cela.

Quelque chose s’annonçait pourtant bien autour de cette journée. Comme une explosion des échelles. Tout en grand, chiffres, ambition, confort. Ma sainte naïveté m’aura permis une fois de plus d’organiser à mon profit un choc des civilisations.

Je vous partageai, peu de jours avant l’évènement, mes craintes de ne pas tout à fait me reconnaitre dans la peau d’un auteur et encore moins dans l’emballage d’un produit (à relire ici). Et c’est tout autre chose qui se produisit.

Rapidement, c'est-à-dire à peine installé à ma table, entouré de 3 comparses, les jambes étalées dans l’allée centrale - les étendre sur une autoroute est moins dangereux – entre les livres et plusieurs mètres cubes d’œufs en chocolat dont on ne sait comment ils se sont échappés de Pâques, une question horrible s’installa dans mon pauvre cerveau. Le lecteur est-il le client de l’auteur ? La question mérite peut-être d’être posée, mais bon sang pourquoi par moi ? Et je me suis dit et redit que je n’avais pas le choix, que les éditeurs normaux n’avaient pas voulu de moi pour prendre en charge ma com, pour choisir des dates et des lieux valables et qu’elles se seraient donné le mal de me laisser le numéro de portable de mon attaché de presse pour le cas où. Je devrais me débrouiller avec mes velléités de liberté d’expression qui m’avait conduites bien bas.

Fort de ces considérations qui n’encourageaient pas à la survie du reste de la journée j’allai saluer mes compagnons auteurs qui répandaient autour d’eux le même enthousiasme que moi. Une auteure fort sympathique me sourit et eut immédiatement droit à une longue question qui voulait en fait dire : mais comment tu es arrivé là ? Sa réponse fut à la fois déchirante et pleine d’une stimulation nouvelle et paradoxale : « oh, c’est mon attaché de presse » ! Les dés étaient relancés.

C’est à cet instant que stationna devant ma table un très jeune garçon de huit ou neuf ans. Arriva sa maman qui reluqua son rejeton avec étonnement. Je ne pus me retenir de demander au garçon s’il aimait les romans. Bien entendu je dois passer aux aveux et dire que moi à son âge je déchiffrai à peine un programme télé.

Le gosse m’a dit : « Oui, des romans, à l’école.

— Bouahhh, fit la jeune maman par-dessus son épaule. Tu sais même pas ce que c’est un roman.

— Eh ben c’est quoi alors ? fit le lardon.

La maman serra l’un de mes 40 livres sur son sein et dit :

— C’est du romantisme. C’est de l’amour.

J’avais peut-être quand même bien fait de venir.

Mon voisin le plus direct vendait de la guerre et de la résistance. Un monsieur d’une courtoisie comme il ne s’en fait plus. Il doit avoir des cuisses en acier. À 82 ans – il en fait 65 – l’homme se propulse en position debout à chaque apparition d’une représentante de la gent féminine. Et la guerre se vend fort bien lorsqu’elle est incarnée par un proche, un parent, un lopin de terre connu. Érudit local, mon cher voisin apprenait aux passants leur histoire, leur famille, leur héritage. Il connaissait tout le monde. J’avais donc pour compagnons d’un jour une victime d’attaché de presse et l’oracle ardéchois en personne.

Plus tard mon estomac jeta un œil dans le chiffre d’affaires matinal et le trouva nul. Je partis m’offrir un excellent déjeuner au temple de la gratuité. Je n’en dirais pas davantage sur un moment d’intimité chez Flunch un samedi de décembre au cœur d’une foule à laquelle il ne manquait qu’un éclairage de stabulation pour me rappeler ma campagne.

Là, devant les tables des intellectuels parachutés, les entrailles du magasin reprenaient leur petit manège. En fin de digestion, l’esprit encore égaré dans le buffet à volonté dont je manquais, volant ainsi en pensées à hauteur de premier prix à travers les allées, je réalisai que le point haut de ma carrière  d’écrivain se  limiterait probablement à un trouble psychiatrique.

Une remontée de caisses sous forme de randonnée engagée m’indiqua que rien ne prévoyait une sortie sans vente. Nouveau problème.

Face à ma table, le volume d’œufs était approvisionné par palettes entières arrivées directement de l’élevage, j’imagine. Le courant grossissait encore. Des couples se consultaient pour savoir ce qu’ils avaient ou pas, ou plus, ou encore un peu, se remémorant avec nostalgie leurs placards et leur frigo. Sans doute l’image mentale la plus coutumière des lieux. La liturgie locale permettait des visions formidables. Un lascar à la gueule passée sous un train de marchandises, les chevalières prêtes à décapsuler une molaire contrariante, se baladait munis de petites voitures et d’un accoutrement de princesse empaqueté de rose comme il faut.

Je dois saluer ici les quelques amis arrivés vivants jusqu’en face des œufs. De bons moments, quelques ventes quand même, un café plus tard, j’allais mieux et ma journée de boulot allait prendre fin après un immobilisme quasi parfait au milieu de la houle qui dura 11 heures.

Que faire à présent ? Me voilà bien avancé, à me demander comment au cœur d’une grande surface je pourrais bien reprocher aux gens qu’ils fassent leurs courses.

Mais ici les gens sont beaux. Je les aime quand même ; ce n’est pas grave. Je pense que je vais envoyer un mail à Leclerc chez qui je devais avoir une date en février, pour réfléchir. C’est comme ça. Certaines choses répondent à un élan qui les place de-ci de-là et pas ailleurs. J’ai l’impression  que tout n’est pas perdu. Sans doute, me dis-je, si le troupeau dont je suis se rassemble en ces lieux, c’est que le berger ne doit pas être loin.

Aux visages radieux des enfants qui courraient dans les allées je reconnus soudain l’essentielle évidence, nous étions tous ici ce samedi de décembre, chacun pour des raisons propres à une insaisissable magie, frappés de poésie.

Commentaires   

0 #1 Superméditation de galerie pour hypersurvie !Houssier 03-01-2018 10:39
Cher Marcus,
je ne me lasse pas de ton humour surréaliste !
Merci pour cet instructif témoignage. Chacun pourra désormais traverser une telle épreuve - si nous devions tous en passer par là, le regard des pilotes de caddies se poserait sans doute différemment sur les auteurs abandonnés en têtes de gondoles ! Et je soupçonne à la lecture de ces lignes le thème de ton prochain ouvrage : un essai sur la méditation en milieu inapproprié ?
Merci de continuer à nous écrire !
Benoît
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