Comment ne pas poser la question qui vous brûle les lèvres ?

Il y a quelques jours, je me suis trouvé invité dans une très chouette petite médiathèque. Cadre fort bucolique, ambiance détendue. Le genre de moment agréable où la tête est vissée sur le corps, sans aucune envie d’aller voir ailleurs. J’étais donc l’invité, l’auteur vivant du jour. Sachez, futurs écrivains, que le public adore les écrivains morts, surtout quand ils bougent encore. Mais laissons donc ces considérations morbides, bien loin du sujet qui nous occupe. L’invité, donc. Le job consistait à présenter mon premier roman, donner une petite lecture d’extraits et me tenir prêt pour avoir l’air intelligent dès la première question qui fuserait de l’auditoire. Pas de problème, aucun souci. Et en quoi une telle situation aurait bien pu connaître la moindre raison d’entamer la bonne humeur collective ?


levres bruleesMon tour arrive. Je m’installe, ouvre le bouquin, démarre la lecture. Bien entendu je ne suis pas comédien, je n’ai à peu près aucune expérience de la lecture à haute voix en public. Finalement je me débrouille, et pas trop mal.

Arrivé au deuxième chapitre du livre, j’ai eu un flash. Le thème de la journée était on ne peut moins ambigüe : le livre de mon enfance. Et moi, assis là, les lunettes transpirantes sur le bout de mon nez, j’égrenais les joies d’une civilisation totalitaire, les aléas d’un califat islamique frétillant, les vices de la banque, sans oublier de dire un mot du strabisme sauvage d’une présidente aussi blonde que souriante. Tout en lisant, je me suis dit qu’il y avait un problème. Que sans doute quelques enfants trainaient sur le carrelage de la salle, que leurs parents allaient être ravis par ma lecture, que la médiathèque qui m’avait invité était plus proche de la faute que de l’erreur et que je ferais bien de me réfugier dans les toilettes jusqu’à ce que soit servie la soupe du soir. Bien entendu, le troisième chapitre succéda aux sonorités charmantes du second. Il enthousiasma l’assemblée par la finesse d’un dialogue viril entre le ministre de l’Agriculture et celui de la recherche (bas de plafond et passablement amouraché de la Présidente).
Ces deux n’ayant rien d’autre à faire que de prophétiser une guerre civile, au minimum une famine et de jongler avec des images aussi appétissantes que les collagènes animaux et autres sources mystérieuses de protéines. Pas de doute, j’étais en plein dans le sujet du jour.

La lecture fut logiquement suivie d’un silence de plomb. L’ambiance ? Oh, on ne peut pas dire qu’elle fut tout à coup mauvaise, non. Comme envolée plutôt, surtout sa partie agréable qui avait pourtant l’air bien ancrée dans ce dimanche aprem sans nuages.

Je ne remercierais jamais assez la responsable des lieux d’avoir posé la première question. J’avais, pour je ne sais quelle raison, oublié mon serment d’avoir l’air un peu intelligent.
Elle avait une voix souriante. Elle se renseigna sur l’ampleur du travail de recherche nécessaire à la rédaction du roman. Malgré moi, pendant qu’elle me parlait, je vis s’ouvrir le plafond de la médiathèque d’où me parvenait une voix qui me disait : t’as conscience mon vieux que t’es en train de parler des méfaits d’une dictature à un public qui évolue le reste de l’année sur les terres qui t’accueillent aujourd’hui et qui, détail parmi les détails, a voté à 22.56% pour la grande blonde lors des dernières présidentielles ? L’inconfort qui fut le mien devait être proche de celui d’un président d’association végane en visite guidée dans un abattoir. Mais ne nous y trompons pas, tout cela ne fut que passager.

Instantanément le souvenir de mon choix  refit surface. Me consacrer à la littérature et laisser loin de moi l’idée de faire de la politique, partisane, bête et qui distribue des leçons à tout bout de bonne parole. Non, j’étais bien plus noble que cela. Au point d’expliquer illico ma démarche au public (dont deux éléments dormaient à poings fermés après trois petits chapitres seulement, mais sans toutefois émettre trop de bruits gênants). Comme quoi ce roman était justement l’occasion pour ceux qui se sentaient concernés par la question de l’extrême droite (et qui s’aperçoivent occasionnellement qu’ils aiment ça), que ce champ littéraire leur laissait toute liberté pour une introspection tout ce qu’il y a de plus confortable et anonyme, et cetera, et cetera. Ne restait plus qu’à demander s’il y avait dans l’assemblée des citoyens disposés à partager leur évolution fasciste vers un ordre supérieur grâce aux joies et aux préceptes de la littérature !

 Compte tenu de mon habituel retard à l’allumage, je ne m’aperçus de ma connerie qu’une fois la question prête à quitter ma bouche. Je la posais donc délicatement sur mes lèvres où elle me brûle toujours. S’ensuivit une très courte phase de vouloir être sur-le-champ l’auteur mort tant désiré par le public. Au lieu de dire une nouvelle ânerie, je fis passer une pile de mes merveilleux marque-pages en répondant à la question de quoi allait causer mon second roman Continuer d’aimer. J’osais à peine susurrer quelque chose où l’on entendait vaguement le mot handicap.  À ma grande surprise, je me fis un  peu engueuler, car je n’avais sur moi aucun exemplaire des romans en question (amateur, l’auteur), car tous autant qu’ils étaient, voulaient acheter mes livres ! Si la littérature et la rencontre avec des lecteurs doivent m’apprendre quelque chose, ce sera de ne pas penser à la place des autres.  

Je vais m’interroger longuement la prochaine fois que me viendra l’idée de trainer sur les étagères de la littérature d’anticipation. Car pour dire l’avenir à ceux du présent, difficile de dire à ceux du présent qu’ils ne sont pas la mauvaise part de l’avenir…

Cette journée fut des plus agréables et des plus instructives. Merci Rachel. Je reviendrai.

Commentaires   

+1 #1 éloge de la différenceBenoît Houssier 30-10-2017 14:04
Quel humour ! J'imagine le désarroi de l'auteur constatant qu'il n'avait pas pensé que la juxtaposition de ses deux romans pourrait induire des raccourcis dans l'esprit des lecteurs ! Continuer d'aimer et Planète verte sont des histoires qui pourraient sembler anodines mais qui révèlent de leur auteur un bel amour des gens et des mots. C'est un plaidoyer pour l'humanité, dans ce qu'elle peut avoir de plus quotidien. Bref, une lecture à partager de toute urgence avec ceux qui penseraient davantage avec leur égo qu'avec leur cœur.
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