Les métiers de l’écrivain chômeur – blaguepubliqueologue

9 octobre 2018

Qui ne rêve pas de faire une découverte, de temps en temps, même modeste ?
Ainsi, il m’arriva, pas plus tard qu’hier, une occasion nouvelle de louer ma propension à la sérendipité, cette astucieuse manière qu’ont les mystères de se révéler à vous de manière fortuite. Cette façon qu’ont certaines vérités de se jeter sur vous comme un chien sur la jambe de votre pantalon est fort jouissive, souvent sujette à un niveau de stupéfaction qui n’est donnée qu’aux détenteurs des plus grands secrets.

Pour les plus fins connaisseurs de la géographie mondiale, l’affaire se déroula au parc Jouvet, joyau semi-tropical de la ville de Valence, qui prolifère avec gaité dans les remous sonores de l’A7.  
J’y séjournais sur un banc, aux heures les plus innocentes du jour. Bien m’en a pris d’y être avec ce que j’avais de plus contemplatif. Il y a fort à y faire.
Éviter de se faire renverser par des cyclistes aux chasubles jaunes, qui pour la plupart ne sont plus en âge de prendre de tels risques, est une activité qui maintient vos sens en éveil et à laquelle vous pouvez échapper en stationnant, les pieds rentrés, sur l’un des nombreux bancs du parc.
Les piétons, moins dangereux à priori que les roulants, s’unissent et tentent de vous expédier dans quelque lagon ou marre aux canards sous l’effet de folles courses circulaires pratiquées en grappes humaines sous les hurlements de profs de sport bien intentionnés.
C’est donc par étapes que je fis le tour du lieu charmant et inventif au point de vous offrir l’occasion de trébucher sur un train qui vous arrive au genou, ce qui n’est pas donné à tout le monde et rend la déambulation piquante et exotique à souhait.

Que ces gens de la ville de Valence sont futés et délicats, qu’ils sont inventifs pour agrémenter du mieux possible le temps du citoyen qui vient au parc et y trouve toutes ces distractions stimulantes.
Un des grands moments de l’orchestration de mon séjour, se joua lorsque je pus tendre l’oreille et entendre au loin les hurlements sportifs et scolaires des maîtres, la foule des jeunes fuyards qui galopait sur le sentier, les cyclistes se percutant dans un fracas qui ne donnait que davantage de réalisme à la mise en scène, tout en passant ma main sur les gravures de monuments à l’architecture guerrière dont je ne peux que recommander la visite.
J’eut alors cette pulsion de reconnaissance qui d’ordinaire me pousse à vouloir baiser les pieds des bienfaiteurs tels que ceux qui savent si bien se faire discrets et ne laisser paraitre de leur œuvre qu’une impression fracassante de réalisme. Vu que je me trouvais limité en temps, je repoussais à une occasion prochaine d’aller serrer la main du maire de Valence, pour ne pas lui baiser les pieds. Merci était donc mon sentiment.

C’est ravi par l’organisation millimétrée du spectacle que je longeais les parterres de fleurs pour conquérir les terres plus apaisées du parc et de meilleur augure pour un pequenoïde de mon espèce. Je m’en allai vers la ménagerie et c’est de là que j’eus l’incroyable vision.

Ma joie d’être là sous les chants des perruches, perroquets et autres bovins du Cameroun, était grande. C’est à cet instant de mon enchantement que passa devant moi un type qui ne se gêna pas de m’envoyer son coude sur la figure et d’écraser mes pieds sous d’affreuses piques qu’il m’infligea à l’aide d’une canne blanche. L’homme, visiblement muet puisqu’il n’était en mesure de s’excuser de sa rustrerie, n’était guère motivé par la courbe que lui proposait le chemin devant lui et s’enfonça comme Tarzan dans un bosquet de lauriers d’où il ne reparut que quelques minutes plus tard.
Cela ne faisait aucun doute, il devait chercher quelque chose. Immédiatement, mes pensées allèrent vers la sagacité de la mairie de Valence qui se montrait raffinée comme personne pour agrémenter les après-midi de ces concitoyens. Elle y était encore allée de l’une de ces animations dont elle a le secret et la paternité timide. Un jeu qui me valait des coups de canne et qui réclamait à ce point mon attention n’allait pas me laisser indifférent.
L’homme qui, il faut le dire, ne ressemblait pas à grand-chose avec ses lunettes de soleil alors que le plafond était bas et gris, agitait sa canne d’une main tandis que l’autre il fouillait le contenu de son pantalon du côté de l’entrejambe. J’excusai sans rechigner la connotation obscène de la tournure que prenaient les événements.
Alors que le type pressait le pas et semblait absorbé par une quête de la plus haute importance, j’optais pour ma part pour la possibilité d’un jeu de piste ou d’une coquetterie citadine pour favoriser les rencontres. Cette dernière hypothèse gagna en crédit quand j’aperçus l’individu expédier deux octogénaires aux réflexes avachis par-dessus un rosier de collection.
Les fouilles engagées dans son pantalon semblaient prendre en intensité. La plus tonique de ses victimes reparut sous son cabas de courses et lorgna le frétillement nerveux de la main qui courrait derrière la braguette du malheureux. Sans doute s’agissait-il là d’une habituée du jeu, car elle invectiva l’homme d’une manière si convaincante que bien qu’il fut sourd, il voyait ce qu’elle voulait dire. Le type se frottait de plus en plus fort et, s’éloignant de la ménagerie, tituba en direction du dépôt des services techniques de la ville de Valence (qui n’étaient autre que les metteurs en scène, j’étais bien trop malin pour ne pas l’avoir vu). Mon enthousiasme connut malgré moi une petite chute d’estime lorsqu’alors que je voulais féliciter les vieilles dames restées allongées sur le rosier de collection pour leur jeu sans faille, le cabas susnommé s’imprima sur mon visage avec une violence que je pensais réservée à l’autre côté du parc. Trop occupé à ne vouloir sous aucun prétexte rater les exploits de l’homme à la canne, je laissais là l’occasion de m’offusquer de l’excès de zèle des comédiennes.   

À présent le type geignait et se tordait en frottant son truc qui devait être tout rouge. Quel talent d’imitateur, me dis-je. Savoir à ce point se rendre incompréhensible avait dû lui demander un travail dingue. Puisqu’il n’en avait pas l’air gêné du tout et que probablement il était heureux d’avoir un public de ma qualité, je le suivais à quelques centimètres à peine. À ce stade il se trouvait proche d’une irréversible génuflexion et aux gnagnagnas s’ajoutaient maintenant un pincement des lèvres et des larmes amères tout ce qu’il y avait de plus vraisemblable. Il se laissa choir sur le bitume et se traina, nez au sol comme un basset. J’en étais convaincu, il cherchait quelque chose dans ce parc. Quel audacieux et passionné joueur, me dis-je.
Il accrocha une piste olfactive. Il rampa d’une nage indienne vers une case cubique et clignotante d’où sortaient de grands glouglous. L’homme roula, les vêtements à présent déchirés, devant la porte des toilettes automatiques d’où nous parvenait des pchiitt et des bzzz et des frotfrot hygiéniques. Ses plaintes se transformèrent en Jérémiades insoutenables. Son pantalon enflait sous les frottements et pincements que sa main libre infligeait à son petit robinet.

Petit à petit je comprenais ce que l’homme cherchait avec tant de conviction et rien ne m’étonnait moins que de ne pas trouver les toilettes dans un parc lorsqu’on se trimballe avec des lunettes opaques et une attitude à vous faire détester du plus convaincu des cotisants d’associations pour aveugles. Quel acteur, ma foi, me redis-je. Quel spectacle, alors.

Je fus sous le coup d’une tension immense quand l’homme se tordit, s’éleva sur ses genoux meurtris et tendit sa main qui tenait à peine encore sa canne vers le montant de la porte des toilettes cubiques.  Il s’appuyait avec son front contre la porte qui chuintait pour se dresser sur ses pieds et atteindre la poignée de porte qui se refusait à ses efforts et laissait les lieux dramatiquement impénétrables.
Le visage plaqué sur le cabanon odorant, ses doigts palpaient l’ouvrage et trouvaient à s’attarder sur de petits points en langage braille qui disaient pourtant avec une clarté confondante que la chose était inaccessible car en cours de nettoyage. Et il geignait de plus en plus fort, quel acteur, quel acteur mon Dieu, dis-je encore.

 En effet trois lumières vous annoncent en plusieurs langues que oui vous pouvez vous y installer, que non il faut attendre et que pire encore la chose est occupée. Et c’est là, alors que l’autre émettait des bruits insoutenables que j’entrevis le génie de la Mairie de Valence qui plus encore que simple organisatrice de jeux publics et populaires, proposait avec celui-ci un véritable attrape-génie. Car oui, les lumières de ces toilettes cubiques automatiques et publiques clignotent au-dessus de la mention adéquate et informent celui qui se frotte, mais jouer à ce jeu avec une canne et des lunettes comme si on venait de vous crever les yeux relève d’un degré d’audace rarement atteint. Loin de moi l’idée de taxer de cynique la mairie de Valence alors que sous mes yeux l’homme qui se tord comme un ver  devant la lumière nettoyage en cours est près à défaillir. Il s’agit bien là d’une œuvre supérieure de l’édile local, qui incite ses concitoyens à voir plutôt qu’à ne pas voir et pour bien le leur faire voir, produit en braille la notice d’une lumière que le type ne verra jamais clignoter.

Quel homme, me redis-je, quelle ville alors, m’exclamé-je en applaudissant à tout rompre alors qu’enfin le pfffff de la petite maison cesse, que sésame s’ouvre et que le spectre qui se traine à son pied s’y engouffre en rampant dans l’humide atmosphère qui sied si bien à un parc semi-tropical. Aussitôt la porte se referma sur l’avant-dernier acte de la tragédie du jeu des toilettes inaccessibles qui vous sont indiquées en braille une fois que vous êtes agonisant dessus.  

Mon expérience de touriste m’indiqua que la chose allait prendre fin sans tarder et que l’acteur dut reparaitre vigoureux et souriant.
Le temps qui passa à compter de cet instant me parut plus interminable que celui suggéré par les murs commémorant les victimes civiles de conflits passés de l’autre côté du parc.  Tout cela allait bien prendre fin.

Amies, amis, subjugué, terrassé, éberlué par ce que je vis, une nouvelle porte de ma conscience s’ouvrit en même temps que celle des toilettes. Le cabanon était vide ! Pas trace du moindre porteur de lunettes. Je me précipitai à l’intérieur et regardai dans chaque recoin et horreur, la pointe de la canne de l’homme dépassait à peine de la cuvette luisante de propreté. L’homme avait disparu, aspiré comme un malheureux.

Comment telle chose est-elle Dieu possible alors qu’il y a un petit bouton à l’intérieur qui vous libère, qu’il suffit d’actionner du bout du doigt ? La vérité, mes chers, n’est autre que celle-ci, personne ne songea jamais à inscrire en braille sous le bouton ici présent que ce bouton était ici présent, alors que l’indispensable marquage orne avec ses lettres en petits points la devanture de la chose. L’homme, il faut se faire une raison, aura cherché encore et encore ce bouton qui aurait été tellement plus facile à trouver s’il avait été marqué en braille, que frustré et en attendant des jours meilleurs il aura cherché à se laver les mains et fut aspiré dans les entrailles de la ville.

Je me frappais à grands coups sur les cuisses en criant whaou, quel spectacle extra !
De l’eau jusqu’aux chevilles, je remerciai mon destin de touriste de m’avoir conduit ce jour au parc Jouvet de Valence, mais j’aurais préféré embrasser la ville entière pour tant d’imagination, de sens de l’éducation, de clarté dans les messages de tolérance quant aux gens différents. À ce stade ma joie ne pouvait être surpassée. Quelle classe ces mecs de la ville, quelle classe, me dis-je.

La porte des toilettes se referma et un nouveau pfffftttchh se fit entendre.
Je me frottais les mains, ravi de mon après-midi en ville, me demandant déjà comment j’allai raconter tout cela à mes amis de la campagne. Je me décidais à regagner ma voiture, le spectacle étant fini et c’est là, passant devant la grille des services municipaux de Valence, que le gars qui était en train de la refermer derrière lui me fit un clin d’œil.
Par souci de discrétion je ne le lui rendis pas.
Souriant par-devant moi, je déambulais dans les allées du parc.
Là-bas, alors que je sortais, au loin, sur un banc,  un homme chaussait des lunettes noires.

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