Les métiers de l'écrivain chômeur - l'emmerdologie

fin août 2018

Écrivain en pleine découverte des joies du chômage littéraire – faute aux éditeurs parisiens, que je ne développerais pas ici – j’ai eu la grande idée il y a quelques jours d’ouvrir un cabinet de consultation en emmerdologie. La discipline, connue de tous, couvre un champ important de la vie telle qu’elle se déroule chez les humains. L’idée, pour me sortir de mon propre marasme, consiste donc à entretenir avec certains spécimens dudit genre humain une ou plusieurs conversations tendant à démontrer l’implication néfaste de la propre connerie des gens affligés par leurs emmerdements. La tâche me semble supportable. Aider à accepter sa propre connerie, ou dans les cas extrêmes me permettre contre rémunération de dire moi-même au patient à quel point il est con, me va bien. J’imagine déjà - c’est une anticipation jubilatoire - l’explosion de la demande et les files d’attente sur le trottoir pour me rencontrer.

Bien d’autres chômeurs imaginatifs ont vissé des plaques de toute sorte, indiquant au reste du monde leur compétence soit en pathes soit en logues. Je suis plutôt du côté des logues. Certains, mieux préparés que moi, affirmant avec des arguments soutenus leurs vertus ayant trait à la médecine, aux tisanes ou autres désastres conjugaux. En somme, des spécialistes de petits terrains. L’emmerdologie, il faut le savoir et vous le savez, par son universalisme tant géographique que chronologique pour ce qui est de la frise humaine, supplante toute autre discipline. Le propre de l’homme génial étant de jouir de la faculté de pouvoir frotter à souhait sa propre lampe, je me tenais donc pour génial. Jusqu’à ce matin.

J’avais donné rendez-vous à ma fille dans le salon pour un départ à 9 heures 30. Il s’agissait de la conduire chez son petit ami avec qui elle va déménager d’ici quelques jours à Lyon. Ravi de la savoir casée, ravi aussi de ses jours passés avec nous, papa, maman et le frangin, je mettais de côté mes envies créatrices d’écrivain reconverti pour me concentrer sur les derniers instants qu’il nous restait à partager avant que je ne la revoie dans une semaine. Pas encore titulaire du permis de conduire, c’était donc à moi de la piloter de notre village ardéchois perché vers un bourg nommé Larnage, de l’autre côté du Rhône. Il faut, pour gagner cette contrée, une grosse demi-heure à condition que les traversées de Tournon et de Tain ne soient obstruées, ce qui est régulièrement le cas.

À l’heure et de bonne humeur, le petit tour en voiture pouvait commencer. J’avais, outre la livraison de ma fille à son copain, au programme de satisfaire une petite liste de courses et de m’arrêter chez un opticien qui saurait remettre droit le verre gauche de mes lunettes qui s’était fait la malle alors que je l’essuyais amoureusement. Cette petite contrariété survint la veille. Debout dans la salle de bains, je me fis bien rire en transformant ma prothèse en monocle sous les vigoureux coups de serviette de bain. Ma propre connerie avait encore gagné une manche et je pouvais me féliciter de capitaliser ainsi en expérience qui me serait bien utile face à mes futurs patients. Je n’ai pas manqué de remettre le verre en place. Celui-ci, retissant d’abord, finit par s’insérer dans la monture avec un grand clac. Fier, une bizarrerie m’apparut aussitôt. Le verre gauche, ou plutôt la monture de ce côté des lunettes, avait changé de forme en même temps que se produisit le grand clac. Jusque là, mes lunettes ressemblaient à un couple d’œufs, portant chacun son côté le plus allongé vers l’extérieur. À présent l’œuf gauche était la copie exacte de l’œuf droit. En tous cas il était retourné dans sa monture. C’est le violent mal de mer qui me força à me retenir au lavabo qui me mit la puce à l’oreille en chaussant mes lunettes sur mon nez accueillant. Le dilemme prit un tour incurable quand je réalisai que je ne pourrai me balader sans (et encore moins conduire) et qu’il me faudrait atteindre l’opticien ainsi équipé de deux yeux droits, chose que mon cerveau refusa d’admettre, mais que je dus lui imposer pour son bien.

Heureusement, en semaine, peu d’obstacles étaient susceptibles de contrecarrer un temps de trajet court vers mes diverses destinations. Me trouvant particulièrement con en plus d’être handicapé, j’étais néanmoins satisfait du corps à corps avec le sujet qui allait bientôt m’occuper dans mon cabinet. 9 heures 30, on y va.

Entre notre village et le suivant, 4 kilomètres me permirent de réfléchir au genre de plaque à visser adapté à l’emmerdologie. Puis une discussion agréable autour du choc des cultures qui attendait ma fille à Lyon s’installa dans l’habitacle de la C4 que je conduisais avec aisance malgré l’air chaloupé que prenait la route devant moi (les œufs). Il y a à cet endroit un croisement, un carrefour qui d’habitude véhicule tracteurs ou vélos tout ce qu’il y a de plus docile. Pas ce matin.

Bien lancé et en pleine conversation, je vis débouler de ma droite un taxi break noir. Pleine vitesse, le type avait les yeux rivés sur son téléphone et au lieu de nous laisser passer, accéléra pour nous couper la route à un mètre du pare-choc de ma belle C4. Debout sur le frein, le poing enfoncé dans le volant pour faire hurler ma trouille avec le klaxon, la conversation avec ma fille se trouva interrompue et le majeur de ma main droite serait bien sorti par le pare-brise si celui-ci avait été muni d’une petite ouverture. J’eus le temps de discerner à travers mes verres inversés le nom de la compagnie de taxi, Taxi Direct. L’envie d’une course poursuite, dangereuse dans mon état, fut remplacée par la conviction d’aller d’abord déposer ma fille, faire mes courses, aller voir l’opticien puis enfin, d’aller casser la gueule du type qui serait d’astreinte au bureau de Taxi Direct à Tournon. Les dix minutes restantes avant d’atteindre Tournon furent consacrées à une vocifération d’insultes. Ma détermination, qui donnait du fil à retordre à ma fille qui connait mon tempérament, disons entier, se mua en perplexité quand j’aperçus la rue qui permet de traverser Tournon, barrée par la gendarmerie. Un immense panneau indiquait en noir sur fond jaune la tenue pour la journée d’une fameuse foire aux oignons. Oignons gardés par la gendarmerie nationale en personne. Je fis donc deux fois le tour du rond-point pour saisir l’occasion de dire mon désarroi à un homme en bleu et lui demander comment atteindre Larnage et pénétrer dans la cité pour régler son compte au type du taxi. Civilisé comme je le suis, j’épargnai la seconde partie de ma question à l’homme armé et parti avec ma fille dans la direction qu’il m’indiqua pour un détour de 20 kilomètres.

Une pause courses s’imposa à l’Intermarché au bout de la rue. Ceci fait, et avant de redémarrer, je vérifiai l’adresse de Taxi Direct sur mon téléphone. Leur site indiquait que les bureaux se trouvent non pas à Tournon, où je m’apprêtai à commettre l’irréparable, mais à Tain, ville de l’autre côté du fleuve où j’allais inéluctablement passer pour déposer ma fille dans le village voisin. Un regain de motivation de justicier m’envahit. Une deuxième chance.

Mes problèmes de vision m’occupaient pas mal. Je fulminai moins en traversant le barrage qui enjambe le Rhône. Je tournai à droite en direction de Tain lorsque ma fille s’exclama que c’est formidable, nous allons tomber droit sur un raccourci pour Larnage qui nous éviterait la fastidieuse traversée de Tain, bouchée pour l’occasion par un oignon festif du côté ardéchois du fleuve. Je me résolus à l’écouter et nous arrivâmes à destination sans que j’aie pu assouvir les besoins de rectifier la gueule d’une entreprise locale, sans avoir remis mes œufs optiques en ordre de marche non plus. À présent seul à bord de la C4 pour le chemin du retour, une pensée attira mon attention sur le souvenir du gendarme croisé plus tôt et l’éventuelle clé de bras qu’il me réserverait s’il m’interpellait égorgeant un standardiste drômois. Je me décidai alors pour un mail salé à la compagnie une fois de retour chez moi.

Le titre du mail m’a parut adapté. Je trouvais ingénieux et accusateur de le nommer refus de priorité. Ceci donnerait l’accent de gravité adapté à la situation et stimulerait son lecteur à une délation en bonne et due forme de l’employé assassin pour un licenciement avant midi. Humaniste malgré ma colère et mes verres dysfonctionnels qui allaient devoir patienter encore, je me promis d’inspecter la scène de crime au retour pour en relever les détails mortifères de l’infraction du débile de chez Taxi Direct. Je remontai alors, l’esprit apaisé, vers ma campagne verdoyante, me permettant même de reprendre ma réflexion sur ma future plaque professionnelle là où je l’avais laissée.

Le carrefour était comme à son habitude désert et j’eus tout loisir d’en faire le tour par tous les sens et de réaliser que le connard en question avait la priorité ! Cela fait 23 ans que je fréquente cette route presque quotidiennement sans jamais m’arrêter à ce carrefour. 23 ans de refus de priorité caractérisé. Je n’ai pas envoyé le mail.

De retour chez moi je me suis affalé à mon bureau. Le moral n’y était plus pour entamer une maquette de plaque avec l’un de mes fabuleux logiciels. Mais plus que jamais je suis près. Plus que jamais je suis un expert. Plus que jamais je suis con et j’aurais aimé qu’on me le dise, même contre un billet ou deux. Je vous le dis, à vous qui vous reconnaitrez, l’emmerdologie à un avenir, la connerie à la vie dure, et c’est la vision toujours en vrac que je proclame avec clairvoyance : les consultations sont ouvertes !

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