Les métiers de l’écrivain chômeur – otage au logis

11 septembre 2018 -

Stockholm, nom de capitale imprononçable après deux bières, au climat aussi pourri que son taux de suicide, la belle Suédoise porte en elle tout ce qu’il faut pour être élevée au rang de syndrome.

Personne n’est sans connaître cette histoire attachante d’un évadé de prison qui, après six jours seulement d’une prise d’otage, s’est vu défendu par ses victimes devant la bonne police scandinave. L’une des otages ayant même poussée la plaisanterie jusqu’à tomber amoureuse du type. Rien que dans ces premières lignes, une multitude d’indices sont à disposition des moins cons d’entre nous pour indiquer dans quel pays ne pas partir en vacances. Votre fille ramène un Suédois à la maison, cassez-lui la gueule.
Mais là n’est pas mon propos.

Ce qui m’inspire cette excursion nordique est le sentiment tenace d’être dans la situation de la blonde qui succomba aux charmes de son preneur d’otage. J’aime moi aussi certains de mes bourreaux. Dans le même temps, ils me sont insupportables, stupides à mourir et inutiles comme un drame qui vous tombe sur la figure. Quand je pense à ce genre de conneries, j’en reste comme deux ronds de flan. Je me dis, comment est-il possible que tu te retrouves à défendre ce qui te fut gracieusement inculqué par des déséquilibrés mentaux de haut vol, des années durant, à grands coups sur la tronche ?

Amies, amis, je vois votre front se barrer d’un doute qui mérite un éclaircissement que voici. Ma pensée va vers cette chose qui me pique plusieurs fois par jour, qui me hante la nuit (quand j’ai le temps), qui m’étouffe, qui a fait tomber les cheveux de mon agrégée de lettres de fille à force de patience vaine à mon égard, qui secoue l’arbre généalogique de tous mes professeurs ; la délicieuse folie de l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir.

Hein, quoi, questcequidit ? Non, vous ne venez pas de rater un paragraphe. Vous savez, cette chose qui n’a de valeur qu’a l’aune de la quantité de bâtons cassés sur votre tête pour y faire rentrer la règle. Non, ça ne vous dit rien ? Ah.

Entretemps la misère s’abattit sur moi et fit de moi un écrivain chômeur tout ce qu’il y a de plus amoureux de sa langue. Y compris de tout ce fatras de règles insensées que je défendais bec et ongles sans rien n’y comprendre alors qu’elles me pourrissaient (et pourrissent) toujours ma vie de scribe incapable de faire la nuance entre un COD posé avant et un COD posé après. Si on transpose mes capacités à d’autres domaines, je devrais théoriquement à peine être capable de tenir une fourchette.
 
Bien. Donc. Après toutes ces années de combat avec l’aléatoire résultat de mon accord avec cette ânerie de participe passé, je me sens en passe de comprendre. D’ici une ou deux décennies, je devrais être capable d’expliquer la règle à mon chat qui est pourtant plus bête que moi (il sait envoyer des sms, mais c’est tout).

C’est ainsi armé de mon habituel désespoir de voir aboutir en moi une œuvre de compréhension, que m’apparut pas plus tard qu’hier, un grammairien belge. Je sais, ma vie est trépidante. Celui-ci racontait (je pense qu’il devait avoir un truc chaud dans la bouche, car le grammairien est fort à l’écrit, mais on ne comprend rien quand il discourt dans sa langue) que deux de ses amis (la moitié du pays) proposaient de supprimer la règle et de faire de l’affaire avec "avoir" un cas d’invariabilité permanente. Pour résumer mon traumatisme, si cela vous avait échappé, les Belges suggèrent de liquider sans autre forme de procès le bourreau que je me suis donné tant de mal à aimer. Rien d’étonnant venant d’individus élevés à quelques encablures seulement de la capitale suédoise .

Allons bon, je vous vois démunis.
Bien loin des spécialistes polaires du rollmops et autres nuits interminables qui vous poussent soit au suicide, soit à aimer les participes passés, de l’autre côté du monde, se trouve Lima. Lima, capitale sans gêne du Pérou où se joua quelques années plus tard le second acte du drame suédois. Là, tenez-vous bien, c’est le preneur d’otage qui se prend d’affection pour ses otages. Vous allez me dire, mais qu’est-ce qu’ils ont tous ? Je ne sais pas. Toujours est-il que nous vivons dans un monde qui ne présente que peu d’occasions de se consoler de tant de connerie.

Tout écrivain chômeur que je suis, je suis bien obligé de reconnaitre que je n’ai qu’une envie. Dire, en belge si possible, que je me sens capable de tirer une balle entre les deux yeux de la règle qui nous occupe. Pourtant, chers amies et amis, je ne peux pas. Ce truc m’aime. Il perçoit mes intentions et me voit charger mon fusil. Il m’implore : non, dit-il. On dirait le regard d’une brochette de chatons ficelés devant la roue de ma voiture.

Il ne faudrait pas oublier que je suis la première victime de la chose. D’abord parce que j’aurais pu me passer des intentions de gens convaincus que j’ai besoin de comprendre un truc que je ne suis pas en mesure de comprendre et, une fois que la compréhension de leur intention m’encourage à tenter de comprendre ce qu’ils pensaient bon pour moi, me faire retirer le tapis de sous mes pieds par un couple de Belges qui disent la bouche pleine, circulez y’a plus de problèmes ???

J’aime la langue française et elle m’aime aussi oui. Au risque de vous choquer, après quelques graves minutes de réflexion, ma décision est prise ; tant pis pour les chatons, qu’ils soient de Stockholm ou de Lima, tuons la règle ! Moi aussi je veux me libérer et pouvoir dire : les chatons que j'ai tué.

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