Les métiers de l’écrivain chômeur – blaguepubliqueologue

9 octobre 2018

Qui ne rêve pas de faire une découverte, de temps en temps, même modeste ?
Ainsi, il m’arriva, pas plus tard qu’hier, une occasion nouvelle de louer ma propension à la sérendipité, cette astucieuse manière qu’ont les mystères de se révéler à vous de manière fortuite. Cette façon qu’ont certaines vérités de se jeter sur vous comme un chien sur la jambe de votre pantalon est fort jouissive, souvent sujette à un niveau de stupéfaction qui n’est donnée qu’aux détenteurs des plus grands secrets.

Pour les plus fins connaisseurs de la géographie mondiale, l’affaire se déroula au parc Jouvet, joyau semi-tropical de la ville de Valence, qui prolifère avec gaité dans les remous sonores de l’A7.  
J’y séjournais sur un banc, aux heures les plus innocentes du jour. Bien m’en a pris d’y être avec ce que j’avais de plus contemplatif. Il y a fort à y faire.
Éviter de se faire renverser par des cyclistes aux chasubles jaunes, qui pour la plupart ne sont plus en âge de prendre de tels risques, est une activité qui maintient vos sens en éveil et à laquelle vous pouvez échapper en stationnant, les pieds rentrés, sur l’un des nombreux bancs du parc.
Les piétons, moins dangereux à priori que les roulants, s’unissent et tentent de vous expédier dans quelque lagon ou marre aux canards sous l’effet de folles courses circulaires pratiquées en grappes humaines sous les hurlements de profs de sport bien intentionnés.
C’est donc par étapes que je fis le tour du lieu charmant et inventif au point de vous offrir l’occasion de trébucher sur un train qui vous arrive au genou, ce qui n’est pas donné à tout le monde et rend la déambulation piquante et exotique à souhait.

Que ces gens de la ville de Valence sont futés et délicats, qu’ils sont inventifs pour agrémenter du mieux possible le temps du citoyen qui vient au parc et y trouve toutes ces distractions stimulantes.
Un des grands moments de l’orchestration de mon séjour, se joua lorsque je pus tendre l’oreille et entendre au loin les hurlements sportifs et scolaires des maîtres, la foule des jeunes fuyards qui galopait sur le sentier, les cyclistes se percutant dans un fracas qui ne donnait que davantage de réalisme à la mise en scène, tout en passant ma main sur les gravures de monuments à l’architecture guerrière dont je ne peux que recommander la visite.
J’eut alors cette pulsion de reconnaissance qui d’ordinaire me pousse à vouloir baiser les pieds des bienfaiteurs tels que ceux qui savent si bien se faire discrets et ne laisser paraitre de leur œuvre qu’une impression fracassante de réalisme. Vu que je me trouvais limité en temps, je repoussais à une occasion prochaine d’aller serrer la main du maire de Valence, pour ne pas lui baiser les pieds. Merci était donc mon sentiment.

C’est ravi par l’organisation millimétrée du spectacle que je longeais les parterres de fleurs pour conquérir les terres plus apaisées du parc et de meilleur augure pour un pequenoïde de mon espèce. Je m’en allai vers la ménagerie et c’est de là que j’eus l’incroyable vision.

Ma joie d’être là sous les chants des perruches, perroquets et autres bovins du Cameroun, était grande. C’est à cet instant de mon enchantement que passa devant moi un type qui ne se gêna pas de m’envoyer son coude sur la figure et d’écraser mes pieds sous d’affreuses piques qu’il m’infligea à l’aide d’une canne blanche. L’homme, visiblement muet puisqu’il n’était en mesure de s’excuser de sa rustrerie, n’était guère motivé par la courbe que lui proposait le chemin devant lui et s’enfonça comme Tarzan dans un bosquet de lauriers d’où il ne reparut que quelques minutes plus tard.
Cela ne faisait aucun doute, il devait chercher quelque chose. Immédiatement, mes pensées allèrent vers la sagacité de la mairie de Valence qui se montrait raffinée comme personne pour agrémenter les après-midi de ces concitoyens. Elle y était encore allée de l’une de ces animations dont elle a le secret et la paternité timide. Un jeu qui me valait des coups de canne et qui réclamait à ce point mon attention n’allait pas me laisser indifférent.
L’homme qui, il faut le dire, ne ressemblait pas à grand-chose avec ses lunettes de soleil alors que le plafond était bas et gris, agitait sa canne d’une main tandis que l’autre il fouillait le contenu de son pantalon du côté de l’entrejambe. J’excusai sans rechigner la connotation obscène de la tournure que prenaient les événements.
Alors que le type pressait le pas et semblait absorbé par une quête de la plus haute importance, j’optais pour ma part pour la possibilité d’un jeu de piste ou d’une coquetterie citadine pour favoriser les rencontres. Cette dernière hypothèse gagna en crédit quand j’aperçus l’individu expédier deux octogénaires aux réflexes avachis par-dessus un rosier de collection.
Les fouilles engagées dans son pantalon semblaient prendre en intensité. La plus tonique de ses victimes reparut sous son cabas de courses et lorgna le frétillement nerveux de la main qui courrait derrière la braguette du malheureux. Sans doute s’agissait-il là d’une habituée du jeu, car elle invectiva l’homme d’une manière si convaincante que bien qu’il fut sourd, il voyait ce qu’elle voulait dire. Le type se frottait de plus en plus fort et, s’éloignant de la ménagerie, tituba en direction du dépôt des services techniques de la ville de Valence (qui n’étaient autre que les metteurs en scène, j’étais bien trop malin pour ne pas l’avoir vu). Mon enthousiasme connut malgré moi une petite chute d’estime lorsqu’alors que je voulais féliciter les vieilles dames restées allongées sur le rosier de collection pour leur jeu sans faille, le cabas susnommé s’imprima sur mon visage avec une violence que je pensais réservée à l’autre côté du parc. Trop occupé à ne vouloir sous aucun prétexte rater les exploits de l’homme à la canne, je laissais là l’occasion de m’offusquer de l’excès de zèle des comédiennes.   

À présent le type geignait et se tordait en frottant son truc qui devait être tout rouge. Quel talent d’imitateur, me dis-je. Savoir à ce point se rendre incompréhensible avait dû lui demander un travail dingue. Puisqu’il n’en avait pas l’air gêné du tout et que probablement il était heureux d’avoir un public de ma qualité, je le suivais à quelques centimètres à peine. À ce stade il se trouvait proche d’une irréversible génuflexion et aux gnagnagnas s’ajoutaient maintenant un pincement des lèvres et des larmes amères tout ce qu’il y avait de plus vraisemblable. Il se laissa choir sur le bitume et se traina, nez au sol comme un basset. J’en étais convaincu, il cherchait quelque chose dans ce parc. Quel audacieux et passionné joueur, me dis-je.
Il accrocha une piste olfactive. Il rampa d’une nage indienne vers une case cubique et clignotante d’où sortaient de grands glouglous. L’homme roula, les vêtements à présent déchirés, devant la porte des toilettes automatiques d’où nous parvenait des pchiitt et des bzzz et des frotfrot hygiéniques. Ses plaintes se transformèrent en Jérémiades insoutenables. Son pantalon enflait sous les frottements et pincements que sa main libre infligeait à son petit robinet.

Petit à petit je comprenais ce que l’homme cherchait avec tant de conviction et rien ne m’étonnait moins que de ne pas trouver les toilettes dans un parc lorsqu’on se trimballe avec des lunettes opaques et une attitude à vous faire détester du plus convaincu des cotisants d’associations pour aveugles. Quel acteur, ma foi, me redis-je. Quel spectacle, alors.

Je fus sous le coup d’une tension immense quand l’homme se tordit, s’éleva sur ses genoux meurtris et tendit sa main qui tenait à peine encore sa canne vers le montant de la porte des toilettes cubiques.  Il s’appuyait avec son front contre la porte qui chuintait pour se dresser sur ses pieds et atteindre la poignée de porte qui se refusait à ses efforts et laissait les lieux dramatiquement impénétrables.
Le visage plaqué sur le cabanon odorant, ses doigts palpaient l’ouvrage et trouvaient à s’attarder sur de petits points en langage braille qui disaient pourtant avec une clarté confondante que la chose était inaccessible car en cours de nettoyage. Et il geignait de plus en plus fort, quel acteur, quel acteur mon Dieu, dis-je encore.

 En effet trois lumières vous annoncent en plusieurs langues que oui vous pouvez vous y installer, que non il faut attendre et que pire encore la chose est occupée. Et c’est là, alors que l’autre émettait des bruits insoutenables que j’entrevis le génie de la Mairie de Valence qui plus encore que simple organisatrice de jeux publics et populaires, proposait avec celui-ci un véritable attrape-génie. Car oui, les lumières de ces toilettes cubiques automatiques et publiques clignotent au-dessus de la mention adéquate et informent celui qui se frotte, mais jouer à ce jeu avec une canne et des lunettes comme si on venait de vous crever les yeux relève d’un degré d’audace rarement atteint. Loin de moi l’idée de taxer de cynique la mairie de Valence alors que sous mes yeux l’homme qui se tord comme un ver  devant la lumière nettoyage en cours est près à défaillir. Il s’agit bien là d’une œuvre supérieure de l’édile local, qui incite ses concitoyens à voir plutôt qu’à ne pas voir et pour bien le leur faire voir, produit en braille la notice d’une lumière que le type ne verra jamais clignoter.

Quel homme, me redis-je, quelle ville alors, m’exclamé-je en applaudissant à tout rompre alors qu’enfin le pfffff de la petite maison cesse, que sésame s’ouvre et que le spectre qui se traine à son pied s’y engouffre en rampant dans l’humide atmosphère qui sied si bien à un parc semi-tropical. Aussitôt la porte se referma sur l’avant-dernier acte de la tragédie du jeu des toilettes inaccessibles qui vous sont indiquées en braille une fois que vous êtes agonisant dessus.  

Mon expérience de touriste m’indiqua que la chose allait prendre fin sans tarder et que l’acteur dut reparaitre vigoureux et souriant.
Le temps qui passa à compter de cet instant me parut plus interminable que celui suggéré par les murs commémorant les victimes civiles de conflits passés de l’autre côté du parc.  Tout cela allait bien prendre fin.

Amies, amis, subjugué, terrassé, éberlué par ce que je vis, une nouvelle porte de ma conscience s’ouvrit en même temps que celle des toilettes. Le cabanon était vide ! Pas trace du moindre porteur de lunettes. Je me précipitai à l’intérieur et regardai dans chaque recoin et horreur, la pointe de la canne de l’homme dépassait à peine de la cuvette luisante de propreté. L’homme avait disparu, aspiré comme un malheureux.

Comment telle chose est-elle Dieu possible alors qu’il y a un petit bouton à l’intérieur qui vous libère, qu’il suffit d’actionner du bout du doigt ? La vérité, mes chers, n’est autre que celle-ci, personne ne songea jamais à inscrire en braille sous le bouton ici présent que ce bouton était ici présent, alors que l’indispensable marquage orne avec ses lettres en petits points la devanture de la chose. L’homme, il faut se faire une raison, aura cherché encore et encore ce bouton qui aurait été tellement plus facile à trouver s’il avait été marqué en braille, que frustré et en attendant des jours meilleurs il aura cherché à se laver les mains et fut aspiré dans les entrailles de la ville.

Je me frappais à grands coups sur les cuisses en criant whaou, quel spectacle extra !
De l’eau jusqu’aux chevilles, je remerciai mon destin de touriste de m’avoir conduit ce jour au parc Jouvet de Valence, mais j’aurais préféré embrasser la ville entière pour tant d’imagination, de sens de l’éducation, de clarté dans les messages de tolérance quant aux gens différents. À ce stade ma joie ne pouvait être surpassée. Quelle classe ces mecs de la ville, quelle classe, me dis-je.

La porte des toilettes se referma et un nouveau pfffftttchh se fit entendre.
Je me frottais les mains, ravi de mon après-midi en ville, me demandant déjà comment j’allai raconter tout cela à mes amis de la campagne. Je me décidais à regagner ma voiture, le spectacle étant fini et c’est là, passant devant la grille des services municipaux de Valence, que le gars qui était en train de la refermer derrière lui me fit un clin d’œil.
Par souci de discrétion je ne le lui rendis pas.
Souriant par-devant moi, je déambulais dans les allées du parc.
Là-bas, alors que je sortais, au loin, sur un banc,  un homme chaussait des lunettes noires.

Les métiers de l'écrivain chômeur - l'emmerdologie

fin août 2018

Écrivain en pleine découverte des joies du chômage littéraire – faute aux éditeurs parisiens, que je ne développerais pas ici – j’ai eu la grande idée il y a quelques jours d’ouvrir un cabinet de consultation en emmerdologie. La discipline, connue de tous, couvre un champ important de la vie telle qu’elle se déroule chez les humains. L’idée, pour me sortir de mon propre marasme, consiste donc à entretenir avec certains spécimens dudit genre humain une ou plusieurs conversations tendant à démontrer l’implication néfaste de la propre connerie des gens affligés par leurs emmerdements. La tâche me semble supportable. Aider à accepter sa propre connerie, ou dans les cas extrêmes me permettre contre rémunération de dire moi-même au patient à quel point il est con, me va bien. J’imagine déjà - c’est une anticipation jubilatoire - l’explosion de la demande et les files d’attente sur le trottoir pour me rencontrer.

Bien d’autres chômeurs imaginatifs ont vissé des plaques de toute sorte, indiquant au reste du monde leur compétence soit en pathes soit en logues. Je suis plutôt du côté des logues. Certains, mieux préparés que moi, affirmant avec des arguments soutenus leurs vertus ayant trait à la médecine, aux tisanes ou autres désastres conjugaux. En somme, des spécialistes de petits terrains. L’emmerdologie, il faut le savoir et vous le savez, par son universalisme tant géographique que chronologique pour ce qui est de la frise humaine, supplante toute autre discipline. Le propre de l’homme génial étant de jouir de la faculté de pouvoir frotter à souhait sa propre lampe, je me tenais donc pour génial. Jusqu’à ce matin.

J’avais donné rendez-vous à ma fille dans le salon pour un départ à 9 heures 30. Il s’agissait de la conduire chez son petit ami avec qui elle va déménager d’ici quelques jours à Lyon. Ravi de la savoir casée, ravi aussi de ses jours passés avec nous, papa, maman et le frangin, je mettais de côté mes envies créatrices d’écrivain reconverti pour me concentrer sur les derniers instants qu’il nous restait à partager avant que je ne la revoie dans une semaine. Pas encore titulaire du permis de conduire, c’était donc à moi de la piloter de notre village ardéchois perché vers un bourg nommé Larnage, de l’autre côté du Rhône. Il faut, pour gagner cette contrée, une grosse demi-heure à condition que les traversées de Tournon et de Tain ne soient obstruées, ce qui est régulièrement le cas.

À l’heure et de bonne humeur, le petit tour en voiture pouvait commencer. J’avais, outre la livraison de ma fille à son copain, au programme de satisfaire une petite liste de courses et de m’arrêter chez un opticien qui saurait remettre droit le verre gauche de mes lunettes qui s’était fait la malle alors que je l’essuyais amoureusement. Cette petite contrariété survint la veille. Debout dans la salle de bains, je me fis bien rire en transformant ma prothèse en monocle sous les vigoureux coups de serviette de bain. Ma propre connerie avait encore gagné une manche et je pouvais me féliciter de capitaliser ainsi en expérience qui me serait bien utile face à mes futurs patients. Je n’ai pas manqué de remettre le verre en place. Celui-ci, retissant d’abord, finit par s’insérer dans la monture avec un grand clac. Fier, une bizarrerie m’apparut aussitôt. Le verre gauche, ou plutôt la monture de ce côté des lunettes, avait changé de forme en même temps que se produisit le grand clac. Jusque là, mes lunettes ressemblaient à un couple d’œufs, portant chacun son côté le plus allongé vers l’extérieur. À présent l’œuf gauche était la copie exacte de l’œuf droit. En tous cas il était retourné dans sa monture. C’est le violent mal de mer qui me força à me retenir au lavabo qui me mit la puce à l’oreille en chaussant mes lunettes sur mon nez accueillant. Le dilemme prit un tour incurable quand je réalisai que je ne pourrai me balader sans (et encore moins conduire) et qu’il me faudrait atteindre l’opticien ainsi équipé de deux yeux droits, chose que mon cerveau refusa d’admettre, mais que je dus lui imposer pour son bien.

Heureusement, en semaine, peu d’obstacles étaient susceptibles de contrecarrer un temps de trajet court vers mes diverses destinations. Me trouvant particulièrement con en plus d’être handicapé, j’étais néanmoins satisfait du corps à corps avec le sujet qui allait bientôt m’occuper dans mon cabinet. 9 heures 30, on y va.

Entre notre village et le suivant, 4 kilomètres me permirent de réfléchir au genre de plaque à visser adapté à l’emmerdologie. Puis une discussion agréable autour du choc des cultures qui attendait ma fille à Lyon s’installa dans l’habitacle de la C4 que je conduisais avec aisance malgré l’air chaloupé que prenait la route devant moi (les œufs). Il y a à cet endroit un croisement, un carrefour qui d’habitude véhicule tracteurs ou vélos tout ce qu’il y a de plus docile. Pas ce matin.

Bien lancé et en pleine conversation, je vis débouler de ma droite un taxi break noir. Pleine vitesse, le type avait les yeux rivés sur son téléphone et au lieu de nous laisser passer, accéléra pour nous couper la route à un mètre du pare-choc de ma belle C4. Debout sur le frein, le poing enfoncé dans le volant pour faire hurler ma trouille avec le klaxon, la conversation avec ma fille se trouva interrompue et le majeur de ma main droite serait bien sorti par le pare-brise si celui-ci avait été muni d’une petite ouverture. J’eus le temps de discerner à travers mes verres inversés le nom de la compagnie de taxi, Taxi Direct. L’envie d’une course poursuite, dangereuse dans mon état, fut remplacée par la conviction d’aller d’abord déposer ma fille, faire mes courses, aller voir l’opticien puis enfin, d’aller casser la gueule du type qui serait d’astreinte au bureau de Taxi Direct à Tournon. Les dix minutes restantes avant d’atteindre Tournon furent consacrées à une vocifération d’insultes. Ma détermination, qui donnait du fil à retordre à ma fille qui connait mon tempérament, disons entier, se mua en perplexité quand j’aperçus la rue qui permet de traverser Tournon, barrée par la gendarmerie. Un immense panneau indiquait en noir sur fond jaune la tenue pour la journée d’une fameuse foire aux oignons. Oignons gardés par la gendarmerie nationale en personne. Je fis donc deux fois le tour du rond-point pour saisir l’occasion de dire mon désarroi à un homme en bleu et lui demander comment atteindre Larnage et pénétrer dans la cité pour régler son compte au type du taxi. Civilisé comme je le suis, j’épargnai la seconde partie de ma question à l’homme armé et parti avec ma fille dans la direction qu’il m’indiqua pour un détour de 20 kilomètres.

Une pause courses s’imposa à l’Intermarché au bout de la rue. Ceci fait, et avant de redémarrer, je vérifiai l’adresse de Taxi Direct sur mon téléphone. Leur site indiquait que les bureaux se trouvent non pas à Tournon, où je m’apprêtai à commettre l’irréparable, mais à Tain, ville de l’autre côté du fleuve où j’allais inéluctablement passer pour déposer ma fille dans le village voisin. Un regain de motivation de justicier m’envahit. Une deuxième chance.

Mes problèmes de vision m’occupaient pas mal. Je fulminai moins en traversant le barrage qui enjambe le Rhône. Je tournai à droite en direction de Tain lorsque ma fille s’exclama que c’est formidable, nous allons tomber droit sur un raccourci pour Larnage qui nous éviterait la fastidieuse traversée de Tain, bouchée pour l’occasion par un oignon festif du côté ardéchois du fleuve. Je me résolus à l’écouter et nous arrivâmes à destination sans que j’aie pu assouvir les besoins de rectifier la gueule d’une entreprise locale, sans avoir remis mes œufs optiques en ordre de marche non plus. À présent seul à bord de la C4 pour le chemin du retour, une pensée attira mon attention sur le souvenir du gendarme croisé plus tôt et l’éventuelle clé de bras qu’il me réserverait s’il m’interpellait égorgeant un standardiste drômois. Je me décidai alors pour un mail salé à la compagnie une fois de retour chez moi.

Le titre du mail m’a parut adapté. Je trouvais ingénieux et accusateur de le nommer refus de priorité. Ceci donnerait l’accent de gravité adapté à la situation et stimulerait son lecteur à une délation en bonne et due forme de l’employé assassin pour un licenciement avant midi. Humaniste malgré ma colère et mes verres dysfonctionnels qui allaient devoir patienter encore, je me promis d’inspecter la scène de crime au retour pour en relever les détails mortifères de l’infraction du débile de chez Taxi Direct. Je remontai alors, l’esprit apaisé, vers ma campagne verdoyante, me permettant même de reprendre ma réflexion sur ma future plaque professionnelle là où je l’avais laissée.

Le carrefour était comme à son habitude désert et j’eus tout loisir d’en faire le tour par tous les sens et de réaliser que le connard en question avait la priorité ! Cela fait 23 ans que je fréquente cette route presque quotidiennement sans jamais m’arrêter à ce carrefour. 23 ans de refus de priorité caractérisé. Je n’ai pas envoyé le mail.

De retour chez moi je me suis affalé à mon bureau. Le moral n’y était plus pour entamer une maquette de plaque avec l’un de mes fabuleux logiciels. Mais plus que jamais je suis près. Plus que jamais je suis un expert. Plus que jamais je suis con et j’aurais aimé qu’on me le dise, même contre un billet ou deux. Je vous le dis, à vous qui vous reconnaitrez, l’emmerdologie à un avenir, la connerie à la vie dure, et c’est la vision toujours en vrac que je proclame avec clairvoyance : les consultations sont ouvertes !

Continuer d’aimer le supermarché

Décembre 2017

Ce matin en me réveillant, une immense douleur se manifesta au bout de ma jambe et réclama que je m’occupe d’elle. Je fis donc courir ma main le long de ma jambe encore cachée sous la couette. Par des circonstances tout à fait inédites, mon index se logea dans un trou. Un constat s’imposa, je m’étais tiré une balle dans mon pied d’auteur. Équipé de ce stigmate déjà attribué à un célèbre prédécesseur, je me transportai à la table du petit déjeuner pour analyser les causes du drame qui troua ma personne. La vérité m’apparut entre la première et la deuxième tartine. Nous étions le 17 décembre, le trou datait de la veille le 16, journée dédicace de mon roman Continuer d’aimer chez Auchan Valence. C’était donc cela.

Quelque chose s’annonçait pourtant bien autour de cette journée. Comme une explosion des échelles. Tout en grand, chiffres, ambition, confort. Ma sainte naïveté m’aura permis une fois de plus d’organiser à mon profit un choc des civilisations.

Je vous partageai, peu de jours avant l’évènement, mes craintes de ne pas tout à fait me reconnaitre dans la peau d’un auteur et encore moins dans l’emballage d’un produit (à relire ici). Et c’est tout autre chose qui se produisit.

Rapidement, c'est-à-dire à peine installé à ma table, entouré de 3 comparses, les jambes étalées dans l’allée centrale - les étendre sur une autoroute est moins dangereux – entre les livres et plusieurs mètres cubes d’œufs en chocolat dont on ne sait comment ils se sont échappés de Pâques, une question horrible s’installa dans mon pauvre cerveau. Le lecteur est-il le client de l’auteur ? La question mérite peut-être d’être posée, mais bon sang pourquoi par moi ? Et je me suis dit et redit que je n’avais pas le choix, que les éditeurs normaux n’avaient pas voulu de moi pour prendre en charge ma com, pour choisir des dates et des lieux valables et qu’elles se seraient donné le mal de me laisser le numéro de portable de mon attaché de presse pour le cas où. Je devrais me débrouiller avec mes velléités de liberté d’expression qui m’avait conduites bien bas.

Fort de ces considérations qui n’encourageaient pas à la survie du reste de la journée j’allai saluer mes compagnons auteurs qui répandaient autour d’eux le même enthousiasme que moi. Une auteure fort sympathique me sourit et eut immédiatement droit à une longue question qui voulait en fait dire : mais comment tu es arrivé là ? Sa réponse fut à la fois déchirante et pleine d’une stimulation nouvelle et paradoxale : « oh, c’est mon attaché de presse » ! Les dés étaient relancés.

C’est à cet instant que stationna devant ma table un très jeune garçon de huit ou neuf ans. Arriva sa maman qui reluqua son rejeton avec étonnement. Je ne pus me retenir de demander au garçon s’il aimait les romans. Bien entendu je dois passer aux aveux et dire que moi à son âge je déchiffrai à peine un programme télé.

Le gosse m’a dit : « Oui, des romans, à l’école.

— Bouahhh, fit la jeune maman par-dessus son épaule. Tu sais même pas ce que c’est un roman.

— Eh ben c’est quoi alors ? fit le lardon.

La maman serra l’un de mes 40 livres sur son sein et dit :

— C’est du romantisme. C’est de l’amour.

J’avais peut-être quand même bien fait de venir.

Mon voisin le plus direct vendait de la guerre et de la résistance. Un monsieur d’une courtoisie comme il ne s’en fait plus. Il doit avoir des cuisses en acier. À 82 ans – il en fait 65 – l’homme se propulse en position debout à chaque apparition d’une représentante de la gent féminine. Et la guerre se vend fort bien lorsqu’elle est incarnée par un proche, un parent, un lopin de terre connu. Érudit local, mon cher voisin apprenait aux passants leur histoire, leur famille, leur héritage. Il connaissait tout le monde. J’avais donc pour compagnons d’un jour une victime d’attaché de presse et l’oracle ardéchois en personne.

Plus tard mon estomac jeta un œil dans le chiffre d’affaires matinal et le trouva nul. Je partis m’offrir un excellent déjeuner au temple de la gratuité. Je n’en dirais pas davantage sur un moment d’intimité chez Flunch un samedi de décembre au cœur d’une foule à laquelle il ne manquait qu’un éclairage de stabulation pour me rappeler ma campagne.

Là, devant les tables des intellectuels parachutés, les entrailles du magasin reprenaient leur petit manège. En fin de digestion, l’esprit encore égaré dans le buffet à volonté dont je manquais, volant ainsi en pensées à hauteur de premier prix à travers les allées, je réalisai que le point haut de ma carrière  d’écrivain se  limiterait probablement à un trouble psychiatrique.

Une remontée de caisses sous forme de randonnée engagée m’indiqua que rien ne prévoyait une sortie sans vente. Nouveau problème.

Face à ma table, le volume d’œufs était approvisionné par palettes entières arrivées directement de l’élevage, j’imagine. Le courant grossissait encore. Des couples se consultaient pour savoir ce qu’ils avaient ou pas, ou plus, ou encore un peu, se remémorant avec nostalgie leurs placards et leur frigo. Sans doute l’image mentale la plus coutumière des lieux. La liturgie locale permettait des visions formidables. Un lascar à la gueule passée sous un train de marchandises, les chevalières prêtes à décapsuler une molaire contrariante, se baladait munis de petites voitures et d’un accoutrement de princesse empaqueté de rose comme il faut.

Je dois saluer ici les quelques amis arrivés vivants jusqu’en face des œufs. De bons moments, quelques ventes quand même, un café plus tard, j’allais mieux et ma journée de boulot allait prendre fin après un immobilisme quasi parfait au milieu de la houle qui dura 11 heures.

Que faire à présent ? Me voilà bien avancé, à me demander comment au cœur d’une grande surface je pourrais bien reprocher aux gens qu’ils fassent leurs courses.

Mais ici les gens sont beaux. Je les aime quand même ; ce n’est pas grave. Je pense que je vais envoyer un mail à Leclerc chez qui je devais avoir une date en février, pour réfléchir. C’est comme ça. Certaines choses répondent à un élan qui les place de-ci de-là et pas ailleurs. J’ai l’impression  que tout n’est pas perdu. Sans doute, me dis-je, si le troupeau dont je suis se rassemble en ces lieux, c’est que le berger ne doit pas être loin.

Aux visages radieux des enfants qui courraient dans les allées je reconnus soudain l’essentielle évidence, nous étions tous ici ce samedi de décembre, chacun pour des raisons propres à une insaisissable magie, frappés de poésie.

À quoi un écrivain du dimanche rêve-t-il le reste de la semaine ?

Début décembre 2017

J’ai vu passer dernièrement une jolie illustration sur le réseau social dont je suis devenu un adepte (sous la menace tout aussi sociale que le réseau lui-même). Celle-ci montrait un potentiel lecteur penché sur un auteur assis à sa table.
« Donnez-moi une bonne raison d’acheter votre livre, lui disait-il.
— J’ai faim, répondit l’autre. »

Oui, ne nous cachons pas cette réalité, la rencontre avec le lecteur est un fantasme chronique de l’auteur en mal d’amour. Bien qu’il me semble que n’importe quel psy y décèlerait en moins de dix minutes un tropisme commercial, ce réflexe est probablement tout à fait naturel chez l’auteur en liberté.

Ne sous-estimons pas le défricheur de terres inconnues qui s’active en tout écrivain, par nature prêt à toutes les expériences qui s’offrent à une vie d’homme. Ainsi il m’est offert de réaliser l’un de mes rêves les plus chers : devenir le temps d’un jour, un samedi pour ne pas le citer, là où habituellement je ne suis qu’un chauffeur de caddie béat, un produit !

logo auchanLa première question qui m’est venue à l’esprit fut : mais comment je vais m’habiller ?
Il est de coutume, et je ne suis pas le seul à avoir observé le phénomène, qu’un produit qui loge à temps plein dans un centre commercial se reconnait à ses atours merveilleux. Il est incontestable qu’un flacon de shampoing ou un paquet de viande en promo s’identifie à leurs tuniques traditionnelles sans trop de difficultés.
Mais un auteur, romancier par-dessus le (super)marché ?

Ma crainte, je le reconnais, n’est pas tant d’être confondu par un myope égaré avec mes collègues d’un jour, qu’ils soient faits pour se laver la tête ou être couchés sur le grill. J’ai davantage peur d’être happé par une frénétique et ravageuse vague de besoin culturel (qui a court en ces lieux) et de me retrouver parmi mes amis au fond du chariot. La balade jusqu’aux caisses devrait encore passer. Mais là, couché sur le tapis, sujet au bip qui révèlerait au monde ma valeur réelle, l’angoisse me gagne.

Le don de soi que l’auteur fait à la littérature n’a rien à envier au puceau qui gravit les marches du séminaire.

Je compte sur vous pour me tenir la main le samedi 16 décembre au cœur du centre commercial Auchan de Guilherand-Granges pour la rencontre dédicace du roman Continuer d’aimer.
Vous allez me dire : la gueule de l’écrivain qui dédicace son bouquin en supermarché, au top le mec, au sommet de son art !
Et je vous répondrai : quand vous baladerez votre caddie au Panthéon, on en recause.

Si ce jour, à tout hasard, vous voyez se pencher sur quelque barquette de viande anonyme des citoyens sceptiques, sans doute ne savent-ils pas plus que moi à quoi l’on reconnait un auteur. Soyez bons, prenez-les par le chariot et guidez-les vers moi.

Pour une fois, l’auteur sera ce qu’il est réellement, l’accessoire de ses écrits.

Au 16.

Autoédition, êtes-vous prêts ?

Novembre 2017

Vous doutez de votre droit à publier ?

                L’édité - vous en êtes certain -  s’est entendu glisser à l’oreille le plus grand des compliments : il est viable. Vous, en revanche, qui vous êtes trémoussés sur les paillassons des maisons d’édition des mois durant, avez dû vous contenter d’un courrier - dans le meilleur des cas -  qui vous indique que viable, vous ne l’êtes pas. Si vous pensez que telle est votre situation et si vous avez envie de poser des bombes dans les maisons d’édition traditionnelles, vous êtes un immature absolu, comme je le fus avec vigueur en mon temps - qui devrait laisser tomber jusqu’à l’idée même de s’autoéditer.

                Je devrais m’abstenir de grossir à ce point le trait... Ce n’est pas un drame qu’une maison ne veuille pas de vos textes.  Après tout, elle est chez elle, elle fait ce qu’elle veut. Et si elle vous dit que ce texte ne lui convient pas ou qu’il ne rentre pas dans sa fameuse ligne éditoriale, croyez-la. Pour quelle raison et de quel droit faudrait-il aller casser la gueule de l’éditeur qui a mis 6 mois pour vous dire non ? Sincèrement, vous n’étiez pas au courant ? C’est le jeu.

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