Un samedi en ZAC

Fin novembre 2017

Après la lecture de la petite chronique consacrée aux sueurs d’un écrivain de genre face à son public, rien de plus normal que de penser qu’il ne récidivera pas de sitôt. C’est mal connaître l’animal… Je vous invite dès à présent à une petite journée sympathique de dédicace du roman Continuer d’aimer. Celle-ci aura lieu le 27 janvier de 10h00 à 18h00 au CULTURA de Valence, dans la Drôme.

    J’ai l’impression (déjà) que cette journée aura des points communs avec mes belles heures passées autour du thème « le livre de mon enfance », lors de ma première expérience de lecture dans une médiathèque. Je crois bien que Cultura saura comme personne me donner l’impression d’être comme un poisson dans son bouillon.

cultura J’adore ça, la perspective d’un samedi en ZAC.  Pour ceux qui ne sont pas ou encore trop mal informés, une ZAC est le dernier port auquel l’humanité aura accosté, là où se trouve tout ce que l’homme désire, un lieu qui rend tous les autres inutiles et pourtant le seul dont vous ne trouverez aucune carte postale à envoyer à votre famille.  Cette merveille est une zone d’activité commerciale, piquée de-ci de-là d’oasis culturelles. Bien loin des méfaits du commerce, il s’agit là des chevaliers de la culture qui vous vendent des crayons qui dessinent bien, comme d’autres vous vendent des chaussures qui courent vite. Je suis comme vous. Je veux vivre dans une ZAC.

    Un flux d’énergie, en réalité un flot de bipèdes attirés à la culture comme je le suis depuis tout petit vers les ZAC, me roulera sans doute dessus dès l’entrée du magasin. Mais j’aime l’aventure, la rencontre de peuplades venues des collines alentour (l’Ardèche et le Vercors ne sont pas loin). Oui, la culture est mon élément et ma plus grande crainte n’est pas de savoir comment je rejoindrai ma chaise en ce jour béni, mais comment je trouverai la foi de partir le soir venu et de laisser vacante la place que je croirai mienne.

Au 27 janvier alors ?

Comment ne pas poser la question qui vous brûle les lèvres ?

Novembre 2017

Il y a quelques jours, je me suis trouvé invité dans une très chouette petite médiathèque. Cadre fort bucolique, ambiance détendue. Le genre de moment agréable où la tête est vissée sur le corps, sans aucune envie d’aller voir ailleurs. J’étais donc l’invité, l’auteur vivant du jour. Sachez, futurs écrivains, que le public adore les écrivains morts, surtout quand ils bougent encore. Mais laissons donc ces considérations morbides, bien loin du sujet qui nous occupe. L’invité, donc. Le job consistait à présenter mon premier roman, donner une petite lecture d’extraits et me tenir prêt pour avoir l’air intelligent dès la première question qui fuserait de l’auditoire. Pas de problème, aucun souci. Et en quoi une telle situation aurait bien pu connaître la moindre raison d’entamer la bonne humeur collective ?


levres bruleesMon tour arrive. Je m’installe, ouvre le bouquin, démarre la lecture. Bien entendu je ne suis pas comédien, je n’ai à peu près aucune expérience de la lecture à haute voix en public. Finalement je me débrouille, et pas trop mal.

Arrivé au deuxième chapitre du livre, j’ai eu un flash. Le thème de la journée était on ne peut moins ambigüe : le livre de mon enfance. Et moi, assis là, les lunettes transpirantes sur le bout de mon nez, j’égrenais les joies d’une civilisation totalitaire, les aléas d’un califat islamique frétillant, les vices de la banque, sans oublier de dire un mot du strabisme sauvage d’une présidente aussi blonde que souriante. Tout en lisant, je me suis dit qu’il y avait un problème. Que sans doute quelques enfants trainaient sur le carrelage de la salle, que leurs parents allaient être ravis par ma lecture, que la médiathèque qui m’avait invité était plus proche de la faute que de l’erreur et que je ferais bien de me réfugier dans les toilettes jusqu’à ce que soit servie la soupe du soir. Bien entendu, le troisième chapitre succéda aux sonorités charmantes du second. Il enthousiasma l’assemblée par la finesse d’un dialogue viril entre le ministre de l’Agriculture et celui de la recherche (bas de plafond et passablement amouraché de la Présidente).
Ces deux n’ayant rien d’autre à faire que de prophétiser une guerre civile, au minimum une famine et de jongler avec des images aussi appétissantes que les collagènes animaux et autres sources mystérieuses de protéines. Pas de doute, j’étais en plein dans le sujet du jour.

La lecture fut logiquement suivie d’un silence de plomb. L’ambiance ? Oh, on ne peut pas dire qu’elle fut tout à coup mauvaise, non. Comme envolée plutôt, surtout sa partie agréable qui avait pourtant l’air bien ancrée dans ce dimanche aprem sans nuages.

Je ne remercierais jamais assez la responsable des lieux d’avoir posé la première question. J’avais, pour je ne sais quelle raison, oublié mon serment d’avoir l’air un peu intelligent.
Elle avait une voix souriante. Elle se renseigna sur l’ampleur du travail de recherche nécessaire à la rédaction du roman. Malgré moi, pendant qu’elle me parlait, je vis s’ouvrir le plafond de la médiathèque d’où me parvenait une voix qui me disait : t’as conscience mon vieux que t’es en train de parler des méfaits d’une dictature à un public qui évolue le reste de l’année sur les terres qui t’accueillent aujourd’hui et qui, détail parmi les détails, a voté à 22.56% pour la grande blonde lors des dernières présidentielles ? L’inconfort qui fut le mien devait être proche de celui d’un président d’association végane en visite guidée dans un abattoir. Mais ne nous y trompons pas, tout cela ne fut que passager.

Instantanément le souvenir de mon choix  refit surface. Me consacrer à la littérature et laisser loin de moi l’idée de faire de la politique, partisane, bête et qui distribue des leçons à tout bout de bonne parole. Non, j’étais bien plus noble que cela. Au point d’expliquer illico ma démarche au public (dont deux éléments dormaient à poings fermés après trois petits chapitres seulement, mais sans toutefois émettre trop de bruits gênants). Comme quoi ce roman était justement l’occasion pour ceux qui se sentaient concernés par la question de l’extrême droite (et qui s’aperçoivent occasionnellement qu’ils aiment ça), que ce champ littéraire leur laissait toute liberté pour une introspection tout ce qu’il y a de plus confortable et anonyme, et cetera, et cetera. Ne restait plus qu’à demander s’il y avait dans l’assemblée des citoyens disposés à partager leur évolution fasciste vers un ordre supérieur grâce aux joies et aux préceptes de la littérature !

 Compte tenu de mon habituel retard à l’allumage, je ne m’aperçus de ma connerie qu’une fois la question prête à quitter ma bouche. Je la posais donc délicatement sur mes lèvres où elle me brûle toujours. S’ensuivit une très courte phase de vouloir être sur-le-champ l’auteur mort tant désiré par le public. Au lieu de dire une nouvelle ânerie, je fis passer une pile de mes merveilleux marque-pages en répondant à la question de quoi allait causer mon second roman Continuer d’aimer. J’osais à peine susurrer quelque chose où l’on entendait vaguement le mot handicap.  À ma grande surprise, je me fis un  peu engueuler, car je n’avais sur moi aucun exemplaire des romans en question (amateur, l’auteur), car tous autant qu’ils étaient, voulaient acheter mes livres ! Si la littérature et la rencontre avec des lecteurs doivent m’apprendre quelque chose, ce sera de ne pas penser à la place des autres.  

Je vais m’interroger longuement la prochaine fois que me viendra l’idée de trainer sur les étagères de la littérature d’anticipation. Car pour dire l’avenir à ceux du présent, difficile de dire à ceux du présent qu’ils ne sont pas la mauvaise part de l’avenir…

Cette journée fut des plus agréables et des plus instructives. Merci Rachel. Je reviendrai.

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